Sebastien Tixier

Web-Culture Sebastien Tixier

Le talent n’attend pas le nombre des années. Non pas que Sébastien Tixier soit un jeune premier, mais parce qu’il s’agit d’un travail relativement récent et déjà très convaincant. «Latences», «Histoires de vies ordinaires», «Que reste t-il de nos rêves ?»… quand Sébastien arme son Mamiya, c’est pour saisir l’insaisissable ; l’écho de lieux abandonnés, le pouls du temps ou les rêves perdus. Bon voyage en terres insondées, où la beauté joue habilement à ne pas être facile.



Web-Culture Sebastien Tixier

Web-Culture Sebastien Tixier


À 30 ans et en tant qu’autodidacte, ta carrière est encore jeune. Peux-tu me parler de toi et m’expliquer comment es-tu venu à la photographie ?

J’ai commencé la photographie il y a tout juste quelques années, un peu par hasard ! Je me rappelle que la photographie m’intéressait déjà enfant, mais ce n’est finalement que bien plus tard que j’ai pour la première fois essayé un appareil photo. Avec l’arrivée du numérique en fait. C’est ce qui m’a permis d’en apprendre le fonctionnement et les réglages pour ensuite me sentir plus à l’aise avec des appareils moins automatiques et l’argentique. Et puis les choses se sont faites progressivement, des expos personnelles pour présenter mes travaux dans des bars ou des restaurants, aux expositions collectives un peu plus ambitieuses, puis le salon Affordable Art Fair avec Art & You en 2008, et plus récemment le prix pour le Festival Européen de la Photo de Nu à Arles, suivi de la galerie NKA* Photography à Bruxelles, qui m’ont ouvert de nouvelles portes.

Encore aujourd’hui il m’est dur d’expliquer précisément ce que je trouve si fascinant avec le médium photographique, mais je pense que cela est grandement lié à son ambiguïté : son coté visuellement réaliste qui le fait apparaître «à priori objectif», et pourtant il retranscrit un parti pris.


Web-Culture Sebastien Tixier

Web-Culture Sebastien Tixier


Comment travailles-tu ? As-tu des sujets de prédilection ?

Je travaille… lentement ! Pour mes projets personnels, je m’accorde tout le temps nécessaire pour faire mûrir l’idée ou la série : j’ai besoin de ce cheminement pour mieux comprendre sur quoi portent ces idées initiales, vers quoi elles me dirigent, et de quoi parleront les photographies.

Pour mes photographies de paysages urbains, si c’est possible, je réalise plusieurs repérages des lieux pour déterminer le meilleur moment pour la lumière, avant de prendre la photo avec l’ambiance et les conditions que je recherche.

Quand il s’agit de mes travaux de photos mises en scène en intérieur, le plus gros du travail se fait en amont lorsque je cherche à conceptualiser mentalement l’image à partir de différentes briques d’idées. Quand l’idée est plus claire, je réalise souvent des schémas de la scène, ce qui me permet aussi de mieux impliquer les modèles. Et puis ensuite il faut justement trouver le modèle, les lieux, et affiner l’idée initiale… La prise de vue se déroule dans une journée : je réalise la mise en scène, agencement du mobilier ou des décors, le réglage des sources de lumières dans le champ et hors champ, etc. qui peut être très court ou prendre plusieurs heures selon le cas, puis arrive la pose en elle-même qui est finalement très rapide. Le questionnement sur l’Humain, que ce soit sous l’angle de la déshumanisation avec des paysages urbains déserts ou abandonnés, ou à travers des mises en scènes plus intimistes est probablement mon plus gros sujet de prédilection. Et en parallèle je trouve l’univers du rêve et ses désillusions particulièrement inspirant…


Web-Culture Sebastien Tixier

Web-Culture Sebastien Tixier

Quelle est la part du numérique dans ton travail (retouche ou prise de vue) ?

Mis à part pour les reportages de commandes pour lesquels je travaille en numérique ce qui m’apporte plus de flexibilité, je travaille pour mes projets personnels en argentique moyen format à la prise de vue (avec un système Mamiya RZ 67 – un appareil que j’affectionne particulièrement). Puis le film est ensuite scanné en haute définition, et traité en numérique (chromie, contrastes, etc.) pour obtenir un «master numérique» qui forme l’image définitive.

J’aime prendre le meilleur des deux mondes : la magie du film à la prise de vue, et la précision de l’editing en numérique.

Web-Culture Sebastien Tixier

En découvrant tes séries «latences»  j’ai ressenti la même fascination qu’en regardant les images de Thomas Weinberger, où le lieu devient le personnage principal. Tu y saisis une beauté urbaine, au demeurant improbable, sans âme qui vive, silencieuse, avec sa palette de couleurs du quotidien. Que cherches-tu à montrer à travers ces images… vers quel univers souhaites tu entraîner le spectateur ?

Merci beaucoup pour la comparaison, j’admire le travail de Thomas Weinberger ! Même si son approche très originale – une photographie de jour combinée à une photographie de nuit – rend son travail très différent, c’est vrai que je cherche sur ces photos à faire des « portraits » urbains, dans lesquels la ville est le sujet.

Ce travail est encore en cours de réalisation, il reste un gros travail de sélection, mais je m’intéresse à tous ces nombreux moments faits de «rien», comme suspendus entre un avant et un après qui n’ont pas existés. D’un point de vue photographique, c’est un peu l’opposé du paradigme de «l’instant décisif»… J’envisage ce travail comme un essai sur la banalité : témoigner de ces nombreux moments vides qui font notre quotidien, mais tout en tentant d’en sublimer une réelle beauté esthétique. Voilà ; jouer sur cet état fragile doux-amer de «poésie de la banalité».

Web-Culture Sebastien Tixier

Quand tu prépares un sujet, travailles-tu seul ou avec une équipe ?

Pour l’instant j’ai l’habitude de travailler seul sur la préparation de mes sujets. Pour les travaux de mises en scène qui sont très personnels, j’aime cette indépendance qui me permet de m’exprimer. Mais j’aime aussi la stimulation et les idées qui naissent d’un travail à plusieurs, et j’ai justement débuté une prochaine série en «co-auteur» avec une amie, qui n’est d’ailleurs pas photographe, mais qui propose sa vision des choses et ses idées, puis on échange pour construire l’image. C’est très intéressant et enrichissant de voir comment le mélange des sensibilités influence le résultat final !

Web-Culture Sebastien Tixier

Comment est né la saisissante série sur l’île abandonnée de Hashima et que retires-tu de cette expérience au Japon ?

Ce voyage au Japon est un projet commun avec 5 autres amis photographes, qui est née… autour de quelques pintes de bière dans un bar ! Depuis quelques temps on photographiait tous de nombreux lieux en friche, et petit à petit on commençait à avoir fait le tour des endroits proches… alors à une soirée, on a commencé à parler de cette fameuse île et finalement on s’est regardé en disant «chiche ?!»… et voila ! Quelques semaines plus tard on partait avec pas mal d’improvisation… En ce qui me concerne, cette île synthétise mes recherches sur les lieux abandonnées et la déshumanisation : il s’agit ici d’une ville entière, avec ses lieux de vies, de travail, d’intimité, entièrement désertée et en ruine au milieu de l’océan.

Cette expérience au Japon et le road-trip qui l’a accompagnée ont été fascinants. On ne connaissait pas le pays et je pense que nous avons tous adoré ! J’en retire personnellement que les choses sont en fait bien plus simples qu’elles ne paraissent et qu’il suffit d’essayer.

Web-Culture Sebastien Tixier

Tu as réalisé des reportages et été édité**. Comment aimerais tu encore voir se diversifier ton travail et sur quels supports ?

Il y a encore beaucoup, beaucoup d’étapes à franchir ou à confirmer pour mon parcours ! Il y en a d’ailleurs probablement toujours et c’est ça qui est intéressant. Mais actuellement je cherche notamment à consolider ma présence en galerie… et justement, en particulier avec mon travail sur Hashima.

Web-Culture Sebastien Tixier

Aujourd’hui, tout photographe se doit d’avoir un site, un blog ou une galerie sur internet. Est-ce que ta présence sur le web t’ouvre de portes et te permet d’élargir ton réseau de contacts ?

C’est difficilement chiffrable, et je ne saurais à l’heure actuelle pas dire dans quelle mesure, mais je suis persuadé que oui. Selon moi c’est aussi une question d’évolution des usages : de plus en plus d’interactions se passent sur le web, et ne pas y être présent c’est perdre cette visibilité dont la part est amenée à encore grossir. D’un coté je pense qu’on peut ainsi toucher plus de monde – d’ailleurs je reçois souvent des messages de personnes qui me donnent leurs impressions sur mon travail, c’est très intéressant ! – et s’offrir une visibilité, ou en tout cas une vitrine, ce qui est très important surtout si on n’a pas la chance d’être relayé par des institutions établies. Et d’un autre côté ça favorise de proches en proches à l’élargissement du réseau, avec tout ce que cela implique en termes de contacts : on est plus à même de croiser une personne qui pourra mettre en relation avec une galerie, qui «connaît quelqu’un qui», etc.

Web-Culture Sebastien Tixier

Sur quels projets travailles-tu actuellement ?

Je débute dans quelques semaines les prises de vue pour une future série qui entrera à priori dans le cadre de mon travail «Histoires de Vies Ordinaires», j’ai vraiment hâte de commencer : il s’agira toujours de mises en scènes dans des univers oniriques et/ou de carton-pâte sur un ton désenchanté ; mais elles inverseront les rapports sujet/rêve. Jusqu’à maintenant les photos de cette série montrent des scènes « réelles » de gens désillusionnés qui rêvent, tandis que les prochaines auront pour décor les rêves. J’ai hâte de présenter ça !

Web-Culture Sebastien Tixier

Quel a été ton dernier coup de cœur ou ton dernier choc artistique ?

C’est dur de faire un choix ou même de se rappeler d’un en particulier. Du coup, même si ce n’est pas une découverte mais une redécouverte, je citerai l’œuvre du photographe Nadav Kander qui me fascine toujours autant à chaque fois que je la vois. Et musicalement, je dirais sans hésitation le prochain album du groupe Tara King th.*** dont j’ai suivi la réalisation pour des reportages photos ! En tout cas, ça me fait penser qu’il est temps que je retourne découvrir de nouvelles expo d’art contemporain !
Pour en savoir plus sur Sébastien mais aussi sur les lieux et l’histoire de ses prises de vues, c’est ici :
www.sebtix.com

* www.nka-gallery.com

** le livre « Q » d’Alain Mingam et l’ouvrage « Hashima / Gunkanjima » auto-édité en 2008

*** www.tkth.com

Interview An’Yes Wronski.

2 Comment

  1. Un univers étrange, fascinant et terriblement attirant !…Merci !

  2. Datanegativ says: Répondre

    Je découvre ce site via un lien sur twitter et c’est avec grand plaisir que je vois du vrai contenu, que j’apprécie lire les articles et que je découvre en plus de cela des artistes dont je n’aurais probalement jamais eu écho.

    Merci pour tout ça à la fois, je reviendrai !

Laisser un commentaire