Joachim Lapôtre

Web-Culture Joachim Lapôtre

De nos jours, la technologie repousse aisément les limites de la fantaisie et de notre perception. Imaginons un peu ce que pourrait être une photo vivante, un peu comme le portrait d’un Dorian Gray. Une photo dont le sujet continuerait à vivre, à se développer et, inéluctablement, à pourrir.
Avec la précision d’une image publicitaire, Joachim Lapôtre a donné vie à ces photos : des natures mortes en décomposition, comme symbole de l’impermanence. Mais, ne serait-ce pas un pied de nez au culte de la consommation ? Ces images, plongées entre répugnance et beauté, seraient-elles l’œuvre d’une perception cynique de notre quotidien ? Des photos qui nous poussent simplement à réfléchir sur le déclin de notre société.

Web-Culture Joachim Lapôtre

Web-Culture Joachim Lapôtre

À 32 ans, tu fais déjà figure d’artiste confirmé avec de nombreuses expositions qui t’ont porté à travers le monde… Comment vis-tu cette notoriété ?

C’est plus de la reconnaissance que de la notoriété, et c’est très motivant. Évidement, j’aimerais bien être connu comme Damien Hirst ou Jeff Koons, cela me permettrait de travailler plus confortablement et à une plus grande échelle, mais encore faudrait-il que je le mérite.

Web-Culture Joachim Lapôtre

Web-Culture Joachim Lapôtre

Avant d’en arriver là, quels ont été les chemins que tu as choisis ?

Adolescent, j’ai fait un apprentissage du graphisme avec la grande vague des Start-up et du démarrage d’Internet qui déferlait en France. Le Web m’a mis un pied dans la pub et j’y suis resté de 17 à 27 ans, comme stagiaire puis en tant que directeur artistique. Je faisais des sites, de l’animation, de la vidéo, du print, du logo ; en somme, tout l’attirail de la communication.
En parallèle, j’en suis venu à faire des vidéos avec des musiciens contemporains de la scène électronique italienne et française.
Quand la grosse vague de graphisme est arrivée et a tout uniformisé, je m’en suis désintéressé.
Avec mon dernier chèque, j’ai acheté un Canon 350D. J’avais eu un premier contact avec la photo un an auparavant. Le reflex numérique m’a tenu en haleine jour et nuit. C’était très excitant, cette impression que tout est possible quand tu abordes un nouveau media, un terrain vierge. Après mon expérience dans la vidéo, je fus séduit par le challenge de devoir raconter une histoire en une seule image.

Web-Culture Joachim Lapôtre

Web-Culture Joachim Lapôtre

Lorsque tu prépares un sujet, es-tu seul à travailler dessus ou œuvres-tu avec une équipe comme beaucoup de photographes contemporains ?

Je préfère travailler seul. J’avance à tâtons quand je shoote, dans l’incertitude. Ce serait dur d’expliquer à une équipe ce que je veux et ce dont j’ai besoin. Je me fie à des impressions ruminées, documentées et mûries, tantôt précises, tantôt vagues. J’aime travailler avec des modèles mais le fait de devoir dépendre de quelqu’un me freine dans mon travail.

Web-Culture Joachim Lapôtre

Ta série « PORTRAIT DU QUOTIDIEN » dresse un regard bien sombre de l’ordinaire… Qu’est-ce qui a motivé ce choix ?

C’est vrai qu’au premier abord, le portrait que j’ai dressé est plutôt noir. C’est un point de vue subjectif, c’est le principe du verre à moitié vide – à moitié plein. On peut en effet y voir quelque chose de complètement pourri, mais on peut aussi se dire qu’aujourd’hui, avec une bouteille de coca et une boite de camembert, on peut vivre un moment de grâce et de noblesse. Comme ceux que vivaient au quotidien les peintres flamands. Mais mon approche est en effet plus trash.

Web-Culture Joachim Lapôtre

Quand tu commences une série, comme celle des bonbons germés, quand et comment décides-tu qu’elle est terminée, que tu as suffisamment d’éléments pour exprimer ce que tu voulais dire ?

Je bosse un peu comme le ferait un peintre : pour moi, une image n’est jamais finie ; avec le temps, je vois toujours des choses que je veux refaire. Donc, pour une série, c’est un peu la même chose, j’ai du mal à m’arrêter. La première série que j ai commencée il y a 3 ans est celle des natures mortes picturales (portraits du quotidien) et c’est aussi la plus grosse. Après les 9 premières exposées, j’ai toujours continué à produire pour cette série, et j’en suis, à présent, à 23. Je vais faire d’autres bonbons germés (Seeds/Graines) dans les jours à venir. J’ai 3 mangas finis et 2 en cours depuis un an et demi.
Je passe d’une série à l’autre en fonction de l’humeur et de l’inspiration. Quand tout m’ennuie, je tâtonne dans plusieurs directions et ce qui me satisfait débouche sur une nouvelle série.

Web-Culture Joachim Lapôtre

L’idée de temps, de durée, est très présente dans ton travail -les natures mortes avec leurs décrépitudes, ou à l’inverse les bonbons avec leurs éclosions – que cherches-tu à montrer à travers ces images qui, elles, sont figées ?

Dans l’idée de raconter une histoire dans une image fixe, j’aime que l’on se projette dans la suite de ce que représente l’image. Avec les bonbons germés, j’aimerais que l’on s’imagine la graine pousser jusqu’à devenir un arbre, dont les fruits sont des bonbons. Avec les natures mortes, j’aimerais que l’on imagine ce qui s’est passé avant la photo ; comment on en est arrivé là.

Web-Culture Joachim Lapôtre

J’ai lu que tu étais « passé maître dans l’art de faire de la pub sans produit ». Je trouve que ça résume assez bien ton travail, qu’en penses-tu ?

C’est une idée plutôt séduisante, dans laquelle je peux me retrouver. Je travaille sur de nouvelles séries qui seront d’une autre veine, mais je continue à  » stroboscoper  » l’imagerie publicitaire et les formats picturaux.

Web-Culture Joachim Lapôtre

On a tendance à dénigrer les images retouchées sur photoshop ou à l’inverse donner plus de valeur à des photos non retravaillées… Que penses-tu de ça ?

Quand on discute avec des gens qui travaillent dans les grands laboratoires de photographie, on apprend que beaucoup de « dieux » de l’argentique sont scannés et retouchés par un tel ou un tel, et il n’y a aucun mal à ça. Ceux qui dénigrent les photos retouchées, par attachement à la photo traditionnelle, ont tendance à oublier que les outils de Photoshop sont, au départ, des adaptations de manipulations réservées au laboratoire professionnel avant l’ère des logiciels de retouches. Je n’arriverai jamais à la cheville d’un technicien de laboratoire à l’ancienne. Mais avec mon écran calibré, j’aime me sentir autonome et faire ma post-production. Cette partie du travail n’est pas entre les mains de quelqu’un d’autre. Je peux accompagner mon idée plus loin dans sa production. Et après tout c’est une question de parti pris. On peut vouloir aimer des photos non retouchées « réelles ». En même temps, quand on fait de la photo, on sait très bien qu’une photo n’est jamais la réalité. Le Photo-réalisme nous pousse à donner un gage de vérité. Mais une photo reste une interprétation, un point de vue, même « pure », non retouchée.
Personnellement, je cherche à faire des images, il ne s’agit pas de captation de la réalité mais de mises en scènes. A ce stade, la retouche me permet de continuer à développer l’idée de cette image.
Je pense que la réticence à la retouche vient d’une confusion entre journalisme et Art, confusion héritée de l’éthique du photo-journaliste. Mais ce n’est pas la même chose, même si certains photo-journalistes sont de très grands artistes.
Pour clore le débat, une photographe dont j’aime beaucoup le travail a dit, à peu de choses près: « je ne suis pas une puriste de la photo, ce que je veux c’est faire de belles images » Gill Greenberg.

Web-Culture Joachim Lapôtre

Tu as fait beaucoup d’expositions ; comment les galeries, les visiteurs, les acheteurs réagissent à tes photos ?

Il y certains « puristes » de la photo que mes images dégoûtent. Malgré cela, mon travail plait quand même. Les collectionneurs qui m’ont acheté des photos ne sont pas, pour la plupart, de ma génération. Je trouve ça plaisant de savoir que mes images séduisent des personnes de divers milieux culturels.

Web-Culture Joachim Lapôtre

Sais-tu déjà où vont te mener tes nouvelles aventures ?

En ce moment, je dépose des dossiers pour des appels à projet et parallèlement, je travaille sur de nouvelles séries. Je vais également travailler pour des pochettes de disque de divers artistes. Pour le futur, j’ai des expositions qui doivent se confirmer à Los Angeles, au Luxembourg et à Moscou pour 2009-2010. J’ai toujours des photos exposées en permanence à Paris, dans la Galerie Intemporel et à Marseille à la Galerie Saffir.

Web-Culture Joachim Lapôtre

SITE
jlapotre.free.fr/

Interview André Sanchez, relecture Iris Jerro

Laisser un commentaire