Agathe de Bailliencourt

Web-Culture Agathe de Bailliencourt

Depuis que Agathe de Bailliencourt voyage, de Paris à Kuala Lumpur ou de New York à Berlin, elle n’a cessé de laisser des traces. Et au diable le cadre, elle en est sortie comme le papillon de sa chrysalide. Pour suivre cette bouillonnante artiste, il ne faut pas avoir peur de prendre l’avion. Heureusement, elle a récemment laissé son empreinte à la galerie Galerie Catherine & Andre Hug à Paris et poursuit sont chemin à l’ambassade de France à… TOKYO !


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Peux-tu nous parler de tes premières expériences dans l’Art Contemporain ? Quel a été ton parcours, tes coups de cœurs artistiques, tes aventures…

J’ai été reçue aux Beaux-Arts de Cergy Pontoise en 1993, j’avais 19 ans. Ma première année à Cergy a été assez horrible, j’étais une des plus jeunes et l’école m’angoissait. Je n’étais pas du tout prête à affronter qui j’étais et le regard des autres, et je n’étais pas prête à développer un travail personnel. J’ai passé deux années très douloureuses aux Beaux-Arts et finalement je suis allée me réfugier à l’École Boulle dans le travail du bois. Avec le recul je vois bien que j’ai eu une réaction « épidermique » au système des Beaux arts (très violent pour moi à l’époque). J’avais besoin de me retrouver dans la matière, dans quelque chose de concret.
Concernant les premiers coups de cœur, il y a eu plusieurs chocs en même temps. D’abord évidemment la découverte de la peinture américaine avec Franz Kline, Joan Mitchell, Jean-Michel Basquiat, Robert Motherwell, Christopher Wool etc. C’est leur liberté, leur radicalité et leur énergie qui m’ont le plus touché. Ensuite dans la peinture française je citerai surtout Georges Braque, Jean Dubuffet et Pierre Soulages, qui sont pour moi des peintres atypiques avec des parcours en marge.

Puis je me souviens d’un grand choc devant une installation de Chorey Feyzdjou dans une expo au Jeu de Paume en 94. Elle montrait sa boutique et ses produits, c’était très fort avec quelque chose de tellement morbide. Ensuite le travail de Sophie Calle et tout spécialement “Le régime chromatique” m’a beaucoup marqué. C’était la première fois que j’étais confrontée à une artiste qui utilise sa vie personnelle de façon aussi transparente. Puis aussi la performance de Marina Abramovic et Ulay « Rest Energy », et pour finir une des installations de Wolfgang Laib, avec du pollen, que j’ai vu au CAPC de Bordeaux au moment ou j’étais aux Beaux-Arts de Cergy. Un travail tellement simple et beau et que je le trouve toujours aussi magique.

Voilà quelques œuvres qui m’ont beaucoup marqué, au début de mes études.

Aujourd’hui les artistes qui m’inspirent sont par exemple (je les cite sans aucune tentative de classement) : Bas Jan Ader, Ryoji Ikeda, Carsten Nicolai, Daniel Richter, Aida Makoto, Felice Varini, Nan Goldin, Georges Rousse, Lisa Sigal, Sarah Sze, Yvette Mattern…

Ces artistes me touchent car ils travaillent soit sur l’espace, soit sur les problèmes d’identité et de société, ou sur le concept d’imperfection et l’idée de rater, ou alors ils parlent tout simplement de peinture.


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Beaucoup d’artistes choisissent de s’exiler à l’étranger afin de trouver une source d’inspiration. Quels furent tes motivations pour aller en Asie et maintenant à Berlin ?

J’avais envie de découvrir autre chose, la vie à Paris m’ennuyait… J’aime découvrir d’autres cultures, être dépaysée. Et puis apprendre une nouvelle langue est une chose passionnante.


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On dit souvent que les voyages forment la jeunesse. Ont-ils été importants pour amener ton travail à maturation ?

Je crois que ce qui m’a fait le plus mûrir, au-delà des voyages, c’est de m’installer à l’étranger. C’est très dur de s’installer quelque part, ailleurs, loin de sa famille et de ses amis. On est souvent très seul au départ et il faut faire son trou, rencontrer des gens nouveaux. Cela t’oblige à être sociable, flexible et ouvert d’esprit. Quand je suis arrivée à Berlin (de Singapour) avec mes deux sacs en mars 2007, je ne parlais plus l’allemand (j’avais appris à l’école mais tout oublié) et je ne connaissais qu’une personne… Cette expérience a été une des plus dures mais aussi sans doute, celle qui m’a le plus appris et changé.

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Lorsque tu as dégagé ton art de toute contrainte de cadre, comme la toile ou le papier, pour t’exprimer à même le sol, à même la rue, le temps est-il devenu la contrainte principale un peu comme… un cadre ?

Je ne suis jamais préoccupée ni stressée par le temps dont je dispose pour réaliser un travail : je crée une installation dans le temps qui m’est donné, que cela soit un mois, quinze jours ou quelques heures… Le travail s’inscrit dans notre monde actuel et ne peut que «coller» au temps, et aux réalités matérielles et géographiques.

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Tes œuvres comme « j’aime, j’aime pas » reflètent-elle une forme d’exutoire ? Peut-on dire à ce propos, que ton travail fait office de thérapie ?

Mon travail est lié à ce que je vis, sans aucun doute. Je me sens très proche de Sophie Calle par exemple qui travaille avec un matériau très concret : sa propre vie. Alors dans ce cas là, oui, on peut parler de forme d’exutoire. J’utilise mes émotions et je les « cristallise » sur des supports. Mais « J’aime-j’aime pas » qui date de 2005 me paraît tellement loin. Aujourd’hui dans mes toiles et dessins j’écris « je m’en fous » et « on s’en fout », ce que je trouve tout à fait libérateur. Est ce que je fais une thérapie en peignant ? Sincèrement je n’ai pas tellement envie de tomber dans les clichés de la peinture. C’est vrai que mon travail parle des problèmes d’identité mais je ne pense jamais à cela quand je travaille. Je peins car j’ai besoin de m’exprimer et ce que je cherche, c’est une certaine liberté.

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Après être sortie du « cadre », quelle sera la prochaine étape de ton travail ? As-tu justement envisagé de revenir à des supports plus classiques avec ton expérience ?

Oh je n’ai pas fini d’explorer cette idée d’être « hors cadre » ! Je viens juste de commencer. Et puis parallèlement – et cela depuis le tout début – j’ai toujours travaillé sur des supports très « classiques » comme la toile ou le papier.

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Te sens-tu proche de mouvements artistiques comme le Street-Art ou le Land Art ?

J’aime le travail de nombreux artistes appartenant aux deux mouvements (comme Futura 2000, El Tono, ou Michael Heizer pour en citer quelques uns) et il y a plein de choses qui me donnent des idées, mais honnêtement non, je ne me sens pas trop proche de ces mouvements.

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Comment se sont déroulés tes premiers travaux de commande pour Comme des Garçons ou Ogilvy par exemple ? Ta liberté d’exécution était-elle la même ?

Le projet pour Comme des Garçons a vraiment été génial et facile. Ils ont choisi un de mes dessins existant et l’ont utilisé pour une série limitée de T.shirts, vendus exclusivement chez « Colette meets Comme des Garçons » à Tokyo en 2004.

Comme des Garçons est une marque que j’adore car même s’ils font des collaborations avec des artistes, ils n’imposent rien, ils ont un respect énorme pour le travail de l’artiste, ce que je n’ai pas souvent rencontré malheureusement par la suite. J’ai adoré travailler avec eux.

Pour Ogilvy, là le projet était très différent. Ils m’ont contactée à Singapour pour créer 3 affiches pour une campagne de publicité. J’avais donc un « brief », un patron et un client en face de moi… Ce qui n’a rien a voir.

Très sincèrement le projet entre Ogilvy Singapour et moi ne s’est pas très bien fini. Les affiches qui ont gagné entre autre un Lion d’or et un Lion d’argent à Cannes en 2005, et un prix à Londres en 2004, ont été publiées dans plusieurs journaux et magazines sans que mon nom soit mentionné, ce que j’ai trouvé vraiment choquant.

J’ai beaucoup appris avec ces collaborations, j’ai appris à me protéger, à garder ma liberté d’expression et à imposer mes conditions de travail.

Aujourd’hui la liberté est la chose la plus importante pour moi, et c’est ce sur quoi je travaille. Même en peignant de la peinture abstraite, je cherche à être le plus concret possible. C’est pour cela que je parle de moi-même et de ma propre liberté face à l’histoire et au monde de l’art, à la société et face au monde en général. Mais il y a rarement des moments purement libres sans contradiction. La contradiction fait partie intégrante de mon travail, et si cela parle aux gens qui le regardent, c’est encore mieux. Dans mes installations, j’ai la possibilité de peindre dans le monde concret, très directement.

Avec le recul, quand je regarde mon parcours, je suis plutôt contente d’avoir quitté les Beaux-Arts en cours de route. Je n’ai pas l’impression d’avoir été conditionnée par un système et une façon de penser. Aujourd’hui je ne me sens pas du tout dans la tendance actuelle de l’art contemporain et ce n’est pas ce que je cherche. Mais l’art contemporain devrait être, à mon sens, détaché des phénomènes de mode, ce qui est loin d’être le cas. J’écris “je m’en fous”- et bien sûr je ne m’en fous pas du tout.

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SITE
http://www.agathedeb.com/

GALERIE
http://www.galeriehug.com/

Interview André Sanchez.

3 Comment

  1. Le travail d’agathe est tout simplement fantastique.

  2. […] blogranks and feed Agathe de Bailliencourt | web-culture 5. February 2010, 23:54 Filed under: Berlin Kultur, berlin originals Agathe de Bailliencourt | web-culture. […]

  3. L’interview pose des questions simples auxquelles Agathe repond directement et brillamment. Meme en connaissant son travail je trouve toujours interessant d’ecouter ce qu’un artiste a a direm meme si c’est au final son travail qui importe le plus!

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